Le décès tragique du bébé de Tahlequah peut-il faire tourner le vent pour les épaulards résidents du Sud?

Il y a maintenant plus de trois semaines que Tahlequah, une femelle épaulard résident du Sud âgée de 27 ans, a été aperçue pour la première fois transportant le corps de son bébé décédé, J61, dans les eaux de la côte ouest. Si cette histoire vous semble familière, c’est que l’épaulard a fait la même chose en 2018, retenant à la surface son petit sans vie pendant 17 jours.

Le mort du bébé de Tahlequah a relancé une conversation mondiale sur la situation critique de cette population d’épaulards en voie de disparition, qui ne compte plus que 72 individus. C’est deux de moins que l’été dernier, lorsque nous nous sommes joint.e.s à d’autres organisations environnementales pour demander au gouvernement fédéral de prendre un décret d’urgence afin de sauver cette population de l’extinction. (Apprenez-en davantage au sujet des mesures de protection d’urgence que nous proposons.)

Southern Resident killer whale J35 (also called Tahlequah) observed carrying a newly dead newborn calf.
L’épaulard résident du Sud J35 (« Tahlequah ») transportant son bébé mort depuis peu.
© NOAA Fisheries

Pour mieux comprendre le comportement de Tahlequah, la signification de cette perte pour l’avenir des épaulards résidents du Sud et le besoin urgent d’obtenir un décret d’urgence, nous avons discuté avec Hussein Alidina, spécialiste principal de la conservation marine du WWF-Canada, à Nanaimo, en Colombie-Britannique.

Est-ce sa façon de vivre son deuil?

Bien qu’il s’agisse d’un comportement répété pour J35, il est difficile de déterminer si c’est une façon pour l’épaulard de vivre son deuil. Certains scientifiques semblent penser que oui. Nous savons que les épaulards sont des animaux extrêmement sociaux et que les résidents du Sud sont particulièrement attachés à leur groupe familial.

Les jeunes épaulards vivent généralement avec leur mère toute leur vie. Il pourrait s’agir d’une forte démonstration de l’instinct maternel de J35, qui la pousse à s’occuper de son petit et à veiller à son bienêtre. Cette façon de porter son bébé pourrait indiquer que l’épaulard essaye de le ranimer et de le soutenir instinctivement pour éviter qu’il se noie.

Sait-on pourquoi le bébé femelle – qui n’a vécu que quelques jours – est mort?

Nous ne savons pas avec certitude ce qui est arrivé au petit ni la cause de sa mort. Toutefois, les personnes qui étudient cette population affirment que plus des deux tiers des grossesses se soldent par un échec et que les bébés qui naissent n’ont environ qu’une chance sur deux de survivre au cours de la première année.

La survie est précaire pour de nombreuses raisons : un manque d’accès à la nourriture [saumon quinnat] pour la mère peut mener à un allaitement difficile; des complications dues à des contaminants tels que des déchets dangereux déversés par des navires ou rejetés depuis la rive; des perturbations qui interfèrent avec la recherche de nourriture, y compris le bruit sous-marin provenant du transport maritime et de la construction côtière; ou une combinaison de ces facteurs.

Que signifie cette mort récente pour le rétablissement de ces épaulards en voie de disparition?

Il ne reste que 72 épaulards résidents du Sud, donc chaque décès porte un coup dur au rétablissement de l’espèce. Le petit J35 était une femelle et aurait pu un jour donner naissance à son tour pour contribuer à atténuer le déclin de la population.

J60, un bébé mâle né en décembre 2024, a été porté disparu le mois dernier. Et L128, un bébé né en septembre 2024, a été vu pour la dernière fois au début octobre dans une piètre condition physique. Il est actuellement porté disparu et présumé mort. Les chercheur.se.s ont aperçu un nouveau bébé à la fin décembre, J62, qui semble être en bonne santé.

Des quatre bébés de cette population nés depuis septembre, trois n’ont pas survécu. Il s’agit d’une crise qui rend le rétablissement de cette population extrêmement difficile et c’est pourquoi des mesures extraordinaires s’imposent.

J35, un épaulard femelle aussi connu sous le nom de Tahlequah, a été aperçu le 1er janvier 2025 transportant son bébé mort dans le détroit Puget, dans l’État de Washington. (Photo offerte par NOAA, permis NMFS No 27052)

Le fait de garder son bébé à flot doit demander beaucoup d’énergie. Les scientifiques s’inquiètent-il.elle.s pour le bienêtre de Tahlequah?

En 2018, J35 a transporté son bébé mort pendant 17 jours sur 1500 kilomètres, une très longue distance. Si son énergie est utilisée pour garder son petit à flot, elle ne peut probablement pas se reposer, chercher de la nourriture et se nourrir. Nous savons également que l’hiver est une période difficile pour ces épaulards dans des circonstances normales, et plus encore aujourd’hui en raison de la diminution des stocks de saumon quinnat.

Les épaulards de cette population se soutiennent mutuellement pour se nourrir et chasser en groupe. En 2018, il a été rapporté que d’autres femelles participaient au maintien à flot du bébé décédé. Nous ne savons pas exactement ce qui se passe dans ce cas précis, mais nous espérons que J35 bénéficie de ces comportements de soutien.

Quel est le statut actuel des épaulards résidents du Sud?

Dans les années 60 et 70, plusieurs individus ont été arrachés à la population – capturés et placés dans des aquariums. Lors du premier recensement en 1974, après l’arrêt de ces captures, il ne restait que 71 individus à l’état sauvage.

Leur nombre a fluctué, mais a connu une tendance à la hausse jusqu’au milieu des années 90, atteignant un pic de 98 individus, mais il est en baisse depuis ce moment et il n’en reste aujourd’hui que 72.

Les stocks de saumon quinnat, espèce dont dépendent ces épaulards, s’épuisent en raison de la surpêche historique, de la perte d’habitat en eau douce et des effets du climat – et le poisson est lui-même en voie de disparition. L’espèce peut cependant se rétablir relativement facilement si nous mettons en place des mesures pour améliorer les conditions qui ont mené à son déclin.

Les effets du bruit sous-marin nuisent à la capacité de ces épaulards de communiquer entre eux et d’utiliser l’écholocalisation pour trouver de la nourriture. Malgré les efforts prometteurs faits par l’industrie du transport maritime pour réduire le bruit, les niveaux continueront d’augmenter en raison de l’accroissement du trafic maritime dans la mer des Salish, en particulier avec l’ouverture de l’oléoduc TMX et l’approbation du terminal 2 à Roberts Bank.

Il y a également la menace des contaminants provenant de produits chimiques à longue durée de vie, persistants et anciens, qui se retrouvent dans l’eau, notamment en provenance de sources municipales et industrielles, et des déchets opérationnels des navires dans l’eau. Ces toxines s’accumulent dans le corps des épaulards et peuvent nuire à leur système immunitaire et reproductif, et perturber leurs fonctions corporelles.

Enfin, dans une population aussi petite, la consanguinité a été documentée. La consanguinité affaiblit les individus et réduit l’espérance de vie. Elle nuit probablement à la condition physique et à la survie de la progéniture des épaulards, ainsi qu’au rétablissement de la population.

Pour que les épaulards résidents du Sud aient une chance de survivre, nous devons faire tout en notre pouvoir pour gérer le développement et réduire l’impact des activités humaines sur l’espèce, sa nourriture et son habitat.

Southern Resident Killer Whale
© Scott Veirs, beamreach.org/Marine Photobank

Le WWF-Canada demande un décret d’urgence pour protéger les épaulards résidents du Sud. Pouvez-vous expliquer comment fonctionne cette mesure et de quelle façon elle pourrait contribuer au rétablissement de l’espèce?

Un décret d’urgence est une disposition prévue par la Loi sur les espèces en péril qui existe précisément pour des situations comme celles-ci, lorsqu’une espèce en voie de disparition est exposée à des menaces imminentes pour sa survie. Le gouvernement fédéral a l’autorité de prendre un décret d’urgence pour mettre en place des mesures de réduction de la menace qui entreraient en vigueur immédiatement.

Au mois de juin dernier, Ecojustice, au nom du WWF-Canada et d’autres ONG environnementales, a demandé au gouvernement fédéral de prendre un décret d’urgence. Au terme d’une évaluation, il a été conclu au mois de novembre (pour la deuxième fois depuis 2018) que les épaulards résidents du Sud sont confrontés à une menace imminente pour leur survie. En vertu de la Loi sur les espèces en péril, le gouvernement fédéral a désormais l’obligation légale d’agir. Notre pétition énumère quelque 12 mesures que le gouvernement du Canada pourrait mettre en place dans le cadre du décret d’urgence pour réduire les trois menaces principales qui pèsent sur ces épaulards.

Le temps presse pour le gouvernement, mais aussi pour les épaulards. Les décès ont été nombreux l’an dernier, et 14 épaulards sont en si mauvaise condition physique qu’ils risquent de mourir. C’est ici que la Loi sur les espèces en péril entre en jeu. Notre gouvernement fédéral a le pouvoir de mettre en place des mesures et de renverser les menaces qui planent sur les épaulards de façon presque immédiate.

 

Cet article de blogue comprend des recherches du Centre for Whale Research et du Orca Network.